Guides pratiques pour vous protéger — vous, votre famille et votre entreprise — contre les arnaques liées à l'IA, les deepfakes et les nouvelles menaces cyber.
Le 10 juin 2026, OpenAI a publié un rapport sur les menaces qui décrit une bascule discrète : fabriquer une opinion publique de toutes pièces ne réclame plus ni équipe nombreuse ni budget conséquent. Des opérateurs vraisemblablement installés en Chine se sont servis de ChatGPT pour simuler une contestation populaire aux États-Unis. Sous les traits de citoyens ordinaires, ils publiaient des messages en anglais, diffusaient des caricatures montrant dirigeants et robots croulant sous les sacs d'argent pendant que les familles réglaient l'addition, et martelaient une seule idée : les centres de données qui alimentent l'intelligence artificielle feraient exploser la facture d'électricité de tout le monde.
Aucun de ces internautes n'existait, et OpenAI a fermé les comptes. Si l'affaire mérite votre attention, ce n'est pas parce qu'elle a réussi, car elle a largement échoué. C'est parce que le coût d'une opération d'influence (une campagne clandestine destinée à orienter l'opinion en dissimulant qui la mène) crédible et parfaitement idiomatique s'est effondré. Et cette fois, la cible était un débat interne à l'Amérique.
OpenAI décrit deux grappes de comptes ChatGPT, toutes deux probablement rattachées à la RPC, la République populaire de Chine, autrement dit l'État chinois ou des acteurs qui lui sont liés. La première, baptisée « Data Center Bandwagon », produisait commentaires et visuels affirmant que la multiplication des centres de données alourdissait la facture d'électricité des ménages. Le choix n'a rien d'anodin : le message venait se greffer sur une inquiétude américaine réelle et grandissante. La seconde grappe, « Tech and Tariffs », s'en prenait aux droits de douane américains, présentés comme une manœuvre pour verrouiller la compétition technologique. Un détail trahit la fabrique : les consignes de génération exigeaient d'écarter le dirigeant chinois Xi Jinping des images et de n'y faire figurer que le président Trump.
Le procédé mérite qu'on s'y arrête, car c'est là que se loge l'essentiel. Les opérateurs rédigeaient leurs requêtes en chinois simplifié, masquaient leur localisation derrière des VPN (des réseaux privés virtuels qui dissimulent la position réelle d'un utilisateur) et publiaient le résultat sur X en se faisant passer pour des Américains d'horizons divers. Ils ne se limitaient pas non plus à un seul outil : OpenAI relève que l'opération a mobilisé plusieurs modèles d'IA selon les étapes, pour produire tour à tour les textes, les caricatures et les fausses identités chargées de les relayer. On reconnaît là l'astroturfing, cette vieille ruse qui consiste à simuler un mouvement spontané, mais outillée cette fois d'une machine à contenus qui ne fatigue jamais et ne laisse plus passer une faute d'orthographe.
Commençons par les faits : un acteur étranger a tenté de s'immiscer dans un débat de politique intérieure américaine en dissimulant son identité, et il s'est fait prendre. La campagne n'a convaincu personne, mais s'en tenir là revient à manquer le vrai enseignement. Ce qui a changé, c'est le coût. Produire des centaines de messages fluides, localisés et illustrés dans une langue qui n'est pas la sienne exigeait hier des personnes, du temps et de l'argent, et chacun de ces maillons offrait une occasion de se trahir. Un modèle génératif les supprime tous les trois. Pour votre organisation, la version dérangeante de l'histoire est plus concrète que la géopolitique. Ces mêmes réseaux ont propagé une fausse fuite de données attribuée à OpenAI : le nom d'une entreprise peut désormais servir de matière première à un incident totalement inventé. Si votre marque évolue près d'un sujet public sensible, partez du principe qu'elle peut être enrôlée dans la controverse. Reste la bascule de fond, celle à porter en réunion de pilotage. Pendant des années, l'indice d'une opération d'influence étrangère tenait au contenu lui-même : les tournures maladroites, les fausses notes culturelles. Ce signal a disparu. Ce qui demeure détectable, c'est le comportement : la coordination, le calendrier, les réseaux de comptes factices. C'est exactement ce qui a permis à OpenAI de repérer ces deux grappes.
L'opération démantelée par OpenAI était médiocre dans ses résultats et sophistiquée dans sa méthode, et c'est la méthode qui va perdurer. L'IA générative a fait de la propagande persuasive et idiomatique un produit de grande consommation, et si ces opérateurs ont été démasqués, c'est seulement parce que simuler un comportement humain à grande échelle demeure plus difficile qu'imiter l'écriture humaine. Emportez une question dans votre prochaine revue de sécurité ou de communication : si une vague de messages fluides, furieux et parfaitement localisés surgissait demain pour attaquer ou usurper votre organisation, qu'est-ce qui permettrait à votre équipe de distinguer les vraies voix des fausses ?


